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Il était généralement admis que
le virus vaccinal disparaissait après quelques
mois. Un article publié en 2000 dans un numéro
spécial polio du Bulletin de l'OMS émettait
trois opinions. D'abord, que le virus transmis par l'OPV
ne circulait probablement dans la population que pendant
une durée limitée, au maximum trois mois
selon les données disponibles à l'époque.
Ensuite, que « les foyers épidémiques
sont toujours dus à des souches sauvages, et
non à des souches dérivées des
vaccins, ce qui suggère que le virus dérivé
des vaccins se transmet sans doute moins facilement
que les souches sauvages ». Et enfin que lorsqu'il
y avait recombinaison avec d'autres entérovirus,
c'est-à-dire un échange de matériel
génétique avec des virus de la même
famille que le virus de la polio, ces virus recombinants
devaient être peu virulents et « ne pas
représenter une menace pour le programme d'éradication
».
Des cas de polio déclarés en 2000 et
en 2001 en république Dominicaine et à
Haïti, qui forment ensemble l'île d'Hispaniola,
ont dévoilé une réalité
plus complexe. De juillet 2000 à juillet 2001,
21 cas de polio ont été confirmés
dans les deux pays, dont deux mortels, alors que l'ensemble
des Amériques est déclaré indemne
de polio depuis 1994. L'analyse génétique
des virus trouvés dans les selles des malades
a prouvé qu'ils descendaient d'une seule dose
d'OPV administrée fin 1998 ou début 1999.
D'où la première conclusion que le virus
issu du vaccin peut circuler au moins un an et demi
dans la population avant de redevenir pathogène,
beaucoup plus longtemps que ce qu'on croyait jusque
là.
L'analyse génétique a renversé
une autre certitude : tous les virus analysés
provenaient d'une recombinaison entre la souche vaccinale
et un entérovirus. Selon les auteurs d'un article
paru en avril 2002 dans Science, le virus vaccinal s'est
recombiné avec « au moins quatre différents
entérovirus ». Contrairement aux attentes,
cette recombinaison a produit des virus qui, d'une part,
étaient redevenus pathogènes et, d'autre
part, avaient retrouvé la capacité de
se transmettre facilement d'une personne à l'autre.
Avec l'approche de l'éradication et le besoin
impérieux de savoir combien de temps le virus
issu de l'OPV pouvait circuler, des chercheurs étudient
depuis quelques années de vieux prélèvements
de selles de malades atteints de paralysie associée
à la vaccination.
Des virus provenant de prélèvements effectués
en Égypte chez 32 personnes victimes de poliomyélite
associée à la vaccination de 1988 à
1993 ont été analysés génétiquement.
Le virus dérivé de l'OPV avait commencé
à circuler approximativement en 1982 et s'était
donc propagé pendant cinq ans dans la population
avant de retrouver son pouvoir pathogène. Ce
virus a ensuite été transmis pendant cinq
autres années avant que des campagnes de vaccination
en viennent à bout. Les cas de paralysie correspondaient
à dix chaînes de transmission.
Les cas égyptiens sont dus au type 2 du virus
vaccinal, type dont la circulation sous forme sauvage
a cessé dans le pays en 1979. Ils préfigurent
le scénario auquel se prépare l'OMS pour
les trois types de virus : quand les souches sauvages
de type 1 et 3 auront été éliminées,
comme le type 2 l'est peut-être déjà
aujourd'hui à l'échelle planétaire,
les cas de polio qui se produiront encore seront tous
dus à des virus dérivés de l'OPV.
En Égypte comme en république Dominicaine
et en Haïti, la transmission du virus pendant des
années a été possible parce que
la couverture vaccinale de la population est faible.
Dans une communauté bien vaccinée, le
virus issu de l'OPV est dans l'impossibilité
de trouver une chaîne d'individus susceptibles
de transmettre l'infection. Ces pays cumulaient deux
handicaps : de mauvaises conditions d'hygiène
et une couverture vaccinale insuffisante.
Pour les CDC (Centers for Disease Control), «
la découverte que des virus de la polio dérivés
des vaccins peuvent circuler dans des conditions habituelles
est une nouvelle difficulté à vaincre
pour éradiquer la polio dans le monde entier
».(1)
« Cela ne nous empêchera pas d'éliminer
les cas de polio dus au virus sauvage, mais cette découverte
aura des conséquences sur les stratégies
pour la fin de l'éradication, afin d'éviter
que le virus vaccinal ne provoque des épidémies
après l'éradication », a estimé
Steve Cochi.(2) Comme l'a
noté l'OMS, ces cas montrent à quel point
il est difficile de maintenir la surveillance de la
polio et la vaccination dans des pays en développement,
une fois que la maladie est déclarée éradiquée
dans une région.
Autre sujet de préoccupation pour l'après-éradication
: des personnes immunodéprimées peuvent
être incapables d'éliminer le virus reçu
avec l'OPV et le disséminer des années
après avoir été vaccinées.
Un article publié en 1997 rapporte qu'un patient
immunodéficient américain a porté
le virus pendant sept années, pendant lesquelles
la souche vaccinale a muté et retrouvé
sa virulence. Vacciné par l'OPV en 1974, il a
été victime de la polio en juillet 1981.
En Allemagne, un enfant immunodéprimé
a été atteint de paralysie trois ans après
la vaccination et a continué à excréter
le virus pendant cinq ans et demi. Un autre malade a
conservé le virus pendant près de dix
ans. En Grande-Bretagne, une personne immunodéficiente
mais non malade a excrété le virus de
la polio pendant peut-être quinze ans.
Ces cas sont exceptionnels et extrêmes, mais
le virus d'origine vaccinal a été trouvé
chez d'autres patients pendant un, deux ou trois ans.
Des personnes immunodéprimées à
cause de maladies génétiques, du sida
ou de traitements immunodépresseurs, peuvent
ainsi disséminer le virus dans la population,
des années après avoir été
vaccinées ou infectées par un autre individu.
On sait donc aujourd'hui que le virus issu de l'OPV
continuera de circuler pendant des mois ou des années
après le dernier cas de polio. Le pire des scénarios
serait qu'une personne immunodéprimée
propage le virus des années après avoir
été vaccinée, et que ce virus se
transmette ensuite lui-même pendant des années
avant de redevenir pathogène et d'être
détecté. Ne fait-on pas courir un risque
à la population en arrêtant la vaccination
dès que l'éradication de la poliomyélite
aura été prononcée par l'OMS, trois
ans après le dernier cas dû au virus sauvage
?
Donald Henderson, qui a dirigé la campagne d'éradication
de la variole et est en 2003 conseiller du président
Bush pour les questions de bioterrorisme, jette depuis
des années un regard critique sur la conduite
de la campagne d'éradication par l'OMS. Il s'oppose
à la perspective d'arrêter la vaccination.
« Il ne faut pas oublier que l'engagement de l'Assemblée
était sur l'éradication de la polio, pas
l'éradication du vaccin contre la polio, a-t-il
déclaré. Il ne faut pas confondre deux
buts très différents. » (3)
Pour Bruce Aylward, coordinateur de l'Initiative d'éradication
à l'OMS, le risque est minime et les épidémies
éventuelles seraient parfaitement contrôlables
: « Le risque de paralysies dues au vaccin est
d'un sur 2,5 millions de doses d'OPV administrées,
soit 250 à 500 cas par an. Celui d'épidémies
dues au vaccin, comme à Haïti est plus faible,
puisqu'il y a eu 29 cas en trois ans. Quant aux personnes
immunodéprimées qui portent le virus,
19 cas ont été identifiés depuis
1963, dont 4 seulement continuent d'excréter
le virus. Ce sont des cas extrêmement rares. Si
on pose la question "Faut-il continuer à
utiliser un vaccin qui provoque des paralysies, à
cause des cas très rares de foyers épidémiques
dus au vaccin quelques années plus tard, et de
personnes immunodéprimées porteuses du
virus ?" la réponse est en général
négative. »
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