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Aligarh, Uttar Pradesh, dimanche 21 janvier 2001, 7
h 30. Dans la cour de l'antenne locale du ministère
de la Santé de l'Uttar Pradesh, Archana Mudger
distribue ses ordres, au pied d'un autobus jaune de
ramassage scolaire, comme on en voit en Amérique
du Nord, mobilisé pour la journée. Étudiante
en histoire de 19 ans, elle ne semble nullement impressionnée
par le groupe qui l'entoure, quelques mères de
famille et des étudiants, en majorité
des garçons qui la dominent de la tête.
Tous les yeux sont braqués sur elle. Le silence
règne. Chacun est attentif, un peu anxieux peut-être.
D'un grand classeur, la jeune fille sort les plans manuscrits
et détaillés de divers quartiers d'Aligarh.
Les moins recommandables.
Archana et son équipe portent une visière
où s'inscrit, en hindi : « Débarrassons
l'Inde de la polio. » Dans l'autobus sont empilées
des boîtes isothermes munies de bandoulières
et arborant le logo de la campagne Pulse Polio, nom
donné en Inde à l'Initiative mondiale
pour l'éradication de la poliomyélite
lancée par l'OMS en 1988. Les conteneurs renferment
des flacons d'OPV, le vaccin oral utilisé pour
les campagnes de vaccination destinées à
débarrasser notre planète du virus de
la poliomyélite.
Archana est présidente d'une association locale,
Shivam Gramy Smatrari, dont ses compagnons sont les
membres les plus actifs.
« Mon frère a fondé l'association
il y a un an et demi, avec comme objectif d'aider les
gens dont personne ne s'occupe, raconte la jeune responsable.
Il est mort et j'ai pris la suite. Nous comptons environ
trois cents adhérents, surtout des étudiants,
mais également des mères de familles,
qui appartiennent tous aux classes moyennes d'Aligarh.
Le gouvernement distribue des vaccins contre la polio,
mais ils servent surtout dans les milieux favorisés,
et nous voulons qu'ils atteignent les plus déshérités.
»
Le médecin responsable de la campagne d'éradication
de la polio pour la région d'Aligarh, le Surveillance
Medical Officer (SMO) Kamal Singhal, explique que les
cas de polio se situent le plus souvent dans les quartiers
les plus pauvres, où la population est dense.
Le virus circule aussi dans les quartiers plus riches,
mais l'hygiène et le taux de vaccination étant
supérieurs, les malades y sont rares.
« A Aligarh, les effectifs des services de santé
sont très faibles, et nous avons besoin des organisations
non gouvernementales pour les campagnes de vaccination,
poursuit-il. Dix-huit personnes s'occupent de la santé
publique pour un million d'habitants en zone urbaine,
et en moyenne vingt pour un million à la campagne.
Lors de la première Journée nationale
de vaccination à laquelle elle a participé,
l'association Shivam a tenu quinze points de vaccination.
Leur travail a été excellent. Tous les
volontaires connaissaient les consignes. Les cartes
des secteurs qu'ils devaient couvrir étaient
impeccables. Nous leur avons alors confié quarante-trois
points de vaccination pour les journées suivantes.
Ils sont jeunes, dynamiques, enthousiastes et nous leur
avons attribué les quartiers les plus difficiles.
»
En cette journée de janvier, les étudiants
hindous de Shivam, bien habillés et bien nourris,
partent ainsi pour le quartier à majorité
musulmane Maqdum Najr. En Inde, la moitié des
cas de polio touche la minorité musulmane, qui
ne représente que 10 à 15 % de la population,
mais qui est la plus pauvre. Dans la communauté
que quadrillent les jeunes de Shivam, l'analphabétisme
frise les 100 %, l'eau courante est rare et le tout-à-l'égout,
inexistant. Des taudis couverts de tôle, glacials
l'hiver et torrides l'été, se serrent
le long de routes défoncées et entourent
des eaux marécageuses.
L'autobus dépose les responsables aux points
de vaccination, où d'autres membres de l'association
les rejoignent. Les jeunes déploient des banderoles
en hindi « Journée nationale de vaccination
contre la polio », scotchent des posters proclamant
en hindi et en ourdou (langue de la communauté
musulmane) : « Notre seul but : débarrasser
Aligarh de la polio », ouvrent des tables pliantes
où ils posent des feuilles sur lesquelles ils
pointeront les enfants vaccinés. Puis ils sortent,
enfin, quelques flacons des glacières.
C'est rapidement la bousculade. Des mères apportent
leurs bébés. Les enfants en âge
de marcher jouent des épaules pour se frayer
un chemin. Un étudiant fait tomber trois gouttes
dans la première bouche ouverte, puis dans les
suivantes. Un autre marque un doigt à la peinture
bleue, pour éviter que le même gamin se
présente plusieurs fois. Impossible de compter.
La statistique sera approximative, mais l'essentiel
est de vacciner le maximum d'enfants.
Une longue chaîne se termine ici. John Enders,
les bénévoles de la March of Dimes, Jonas
Salk, Albert Sabin, les chercheurs qui ont rendu possible
la production industrielle du vaccin, les employés
des sites qui produisent les vaccins, des épidémiologistes,
des médecins et des volontaires... une chaîne
de dizaines de milliers d'individus s'étire sur
un demi-siècle pour que, dans un joyeux affolement,
les plus misérables des enfants soient protégés
contre les tourments de la poliomyélite.
En Inde, une Journée nationale de vaccination
mobilise 2,7 millions de volontaires, qui immunisent
140 millions d'enfants en 650 000 points. A Aligarh,
outre Shivam, les fidèles d'une religion hindoue,
Gaia Tri Pariwan, et les étudiants de l'École
de médecine islamique y participent.
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