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Lokichoggio, Kenya, samedi 18 novembre 2000. On s'affaire
dans la chambre froide de l'UNICEF installée
sous une tente du camp des Nations unies qui sert de
base arrière à l'opération Lifeline
Sudan. UNICEF et organisations non gouvernementales
dispensent à partir d'ici une aide sanitaire
à quelque 5,4 millions d'habitants du sud du
Soudan, où sévit la plus vieille guerre
civile du continent africain.
Des employés de l'UNICEF chargent dans des véhicules
de grosses caisses isothermes remplies de doses de vaccin
oral contre la polio. Les conteneurs seront transférés
non loin de là, sur l'aéroport, dans cinq
avions aux couleurs des Nations unies qui desserviront
dès le lendemain matin plus de quatre-vingts
pistes d'atterrissage au sud du Soudan.
Vingt-trois millions d'habitants, une surface cinq
fois plus grande que celle de la France, le Soudan a
été déchiré par des affrontements
armés depuis son indépendance en 1955
jusqu'en 1972. Une nouvelle guerre civile a éclaté
en 1983, pour ne jamais cesser. Le sud du pays est en
conflit avec le pouvoir de la capitale, Khartoum, où
des islamistes se sont imposés par un coup d'État
en 1989. Près de 2 millions de personnes ont
trouvé la mort. Plus du double ont été
chassées de chez elles. La situation est compliquée
par le fait que de nombreuses milices se partagent la
zone insurgée contre le gouvernement central.
Le sud du Soudan est l'une des dix cibles prioritaires
identifiées par l'OMS en 2000 pour réduire
à zéro le nombre de cas de poliomyélite.
Cinq de ces cibles sont des pays où des guerres
empêchent de vacciner les enfants : le Soudan,
l'Angola, la République démocratique du
Congo, la Somalie et l'Afghanistan. Les cinq autres
sont des pays « réservoirs » qui
cumulent une forte densité de population, de
mauvaises conditions sanitaires et une très faible
couverture vaccinale : l'Inde, qui compte plus de la
moitié des cas de polio au monde, le Bangladesh,
l'Éthiopie, le Nigeria et le Pakistan. C'est
dans ces dix pays que se joue le end game, comme l'appelle
l'OMS, la dernière ligne droite de la course
pour l'éradication de la polio. Si le virus continue
de circuler dans un seul village reculé, dans
un seul bidonville surpeuplé d'un seul de ces
pays, il peut, de là, être transporté
par des voyageurs dans le monde entier.
Les 19 et 20 novembre 2000, de nouvelles Journées
nationales de vaccination sont organisées dans
le sud du Soudan. Les dates ont été négociées
avec les dirigeants sécessionnistes et les autorités
de Khartoum. Les bombardements cessent et les avions
des Nations unies convoyant les vaccins circulent librement.
Les vaccins qui s'envolent de Lokichoggio font partie
des 50 millions de doses de vaccin oral offertes par
Aventis Pasteur à l'OMS le 11 octobre 1999. Elles
sont fournies sur une période de trois ans, pour
les Journées nationales de vaccination dans cinq
pays africains en guerre : le Soudan, l'Angola, le Libéria,
la Sierra Leone et la Somalie. C'est un exemple de l'efficacité
des partenariats noués autour de l'Initiative
mondiale d'éradication de la poliomyélite.
L'un des avions chargés de vaccins survole le
marécage de Sudd, entre le Nil bleu et le Nil
blanc, gigantesque étendue d'eau peu profonde,
couverte d'herbes, où il est difficile de voir
où la terre commence et où elle finit.
Traditionnellement, les Soudanais Nueurs de la région,
de haute taille, s'y déplacent à pied
en portant les enfants. La zone, naturellement difficile
d'accès et encerclée par les combats,
est redevenue sauvage.
L'appareil s'approche de Pabuong, quelques dizaines
de cases. Le pilote, un ancien de l'armée éthiopienne,
effectue plusieurs passages au-dessus de la piste pour
en chasser les enfants et le bétail. Deux caisses
sont déchargées de l'avion qui repart
aussitôt pour Nyal.
Dans ce village se sont réfugiées de
nombreuses familles venues de l'autre côté
du Nil, où les combats sont violents. En cas
d'attaque, il est facile de se cacher sur les milliers
d'îlots du marécage, où des soldats
venus d'ailleurs n'ont aucune chance de se repérer.
On trouve très peu d'hommes. Rien que des femmes,
de très jeunes enfants, de rares vieillards.
Des pilotes de l'ONU, autorisés à survoler
une partie de la région, ont aperçu des
troupeaux d'éléphants. Les pachydermes
aussi ont trouvé refuge ici.
L'UNICEF réalise une première. Le 20
novembre, des vaccinateurs embarquent avec leurs glacières
sur des bateaux à fond plat propulsés
par des hélices aériennes, tels que ceux
qui sillonnent les Everglades de Floride. Objectif :
visiter toutes les îles de la zone attribuée.
Prenant pied sur une île, les volontaires avertissent
de leur présence avec un porte-voix et passent
de case en case, marquant d'une croix les maisons visitées.
Deux soldats d'on ne sait quelle milice les accueillent
dans une des masures. Au fond du village, une famille
d'une douzaine de femmes et enfants est arrivée
la nuit même, après sept jours de voyage
sur une barque plate, à travers le Nil et le
marécage.
Quand les vaccinateurs rejoindront Nyal en fin de journée,
peu d'enfants auront échappé au ratissage.
Et ceux qui n'auront pas reçu les trois gouttes
d'OPV seront probablement vaccinés par le contact
avec des gamins rencontrés par les envoyés
de l'UNICEF.
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