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930 cas en 2003, contre 1918 en 2002 et 201 cas en 2004, selon les données centralisées par l'OMS au 25/05/04. Détail par pays...
L'éradication :
Besoins financiers de l'initiative mondiale d'éradication de la poliomyélite (2004-2008)...
Mobilisation dans les derniers pays endémiques : Réunis à Genève le 15 janvier 2004, les ministres de la Santé des 6 pays où la polio est encore endémique ont publié avec les représentants de l'OMS, de l'UNICEF, du Rotary International et des CDC...
L'OMS a élaboré un plan stratégique 2004-2008, qui remplace celui conçu pour 2001-2005, en intégrant les mesures nécessaires pour faire face aux nouveaux problèmes apparus...
 
- VACCINS CONTRE LA POLIO : UN EXEMPLE   D'EFFICACITE DE LA VACCINATION
- LE VACCIN SALK, UN DES EVENEMENTS   SCIENTIFIQUES DU XXE SIECLE
- LA PLUS GRANDE EXPERIENCE MEDICALE DE   L'HISTOIRE
- COMPETITION POUR UN VACCIN ORAL
- DES VACCINS COMPLEMENTAIRES
La plus grande expérience médicale de l'histoire
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McLean, Virginie (USA), 26 avril 1954. Randy Kerr, six ans, monte sur une estrade pour recevoir une injection du vaccin antipoliomyélitique de Jonas Salk. C’est le premier Polio Pionnier (Pionnier de la polio) de l'essai clinique organisé par Thomas Francis – The Francis Field Trial – la plus grande expérience médicale de l'histoire. Objectif défini après des débats animés au sein de la NFIP, la National Foundation for Infantile Paralysis américaine qui a financé les recherches et l'essai, et dans la communauté scientifique : mesurer la sûreté et l’efficacité du vaccin à virus inactivé mis au point par Jonas Salk. Près de 2 millions d’enfants ont été volontaires dans 217 districts sanitaires de 44 États des États-Unis, 46 districts sanitaires au Canada, et en Finlande.

L'autorisation parentale était indispensable pour tout Pionnier de la polio mais la NFIP avait eu l'idée d'intituler « demande » la feuille d’autorisation que les parents devaient remplir. Les enfants enrôlés devenaient des privilégiés. C’est d’ailleurs bien ainsi que de nombreuses familles voyaient leur participation.

A l'université du Michigan à Ann Arbor, un Centre d'évaluation du vaccin contre la poliomyélite construit tout spécialement centralisait les renseignements concernant les enfants de l’essai, âgés de 6 à 9 ans : 1,2 million d’enfants serviraient de groupe témoin ne recevant rien, tandis qu'un produit serait administré à plus de 650 000 autres. Parmi ces derniers, 440 000 recevraient une ou plusieurs injections de vaccin et environ 210 000 un placebo. Les enfants du groupe témoin seraient suivis, comme les autres, afin de voir s’ils contractaient la polio.

On estime qu’entre 150 000 et 300 000 bénévoles consacrèrent du temps et de l’énergie à l’organisation de l’essai : médecins, infirmières, directeurs d’école, enseignants et parents qui distribuaient des sucettes et des badges « Pionniers de la polio ». Basil O’Connor, directeur de la NFIP, insistait pour faire appel à des bénévoles plutôt qu’à des salariés : « Nos gens le feront gratuitement et beaucoup mieux. » Ces bénévoles localement connus inspiraient confiance et tissaient une toile de supporteurs de l'essai.

Les détails logistiques durent être réglés dans l’urgence, car avec l’arrivée de la chaleur et le début d’une nouvelle saison de polio il serait rapidement impossible de distinguer les enfants développant des anticorps en réaction au vaccin de ceux qui seraient exposés naturellement au virus. Dans certains États du Sud, la vaccination dut être abandonnée parce que, sous ces climats plus chauds, la saison de polio avait déjà commencé. Pour compenser et maintenir la taille de l’essai, les organisateurs ajoutèrent 46 districts sanitaires canadiens et deux régions en Finlande.

Les idées de Salk étaient novatrices. Bouleversant l’approche traditionnelle de la vaccination fondée sur le modèle de la variole, elles heurtaient les conceptions des générations précédentes. Selon le modèle classique, un vaccin devait être fabriqué à partir d'un virus vivant atténué qui provoquerait une contamination naturelle légèrement immunisante, sans pour autant causer la maladie. Et les défenseurs de chaque approche – vaccin tué contre vaccin atténué – étaient convaincus que l’autre vaccin comportait une prise de risques inutile.

Le bruit fait autour de l’essai atteignit son paroxysme début avril 1954 et, parallèlement, le niveau des attaques lancées par ceux qui étaient en désaccord avec Salk et la NFIP. Des chercheurs qui travaillaient sur d’autres vaccins, notamment Albert Sabin, se montraient ouvertement critiques. On tenta de saboter l'essai en affolant les parents. Walter Winchell, animateur d’une émission de radio et chroniqueur, répandit une rumeur selon laquelle la NFIP détenait un stock de petits cercueils pour les enfants qui mourraient à cause de l'essai. Des organisations comme l’Association médicale américaine estimaient que les séances de vaccination gratuite préparaient le terrain au cauchemar d’une médecine socialisée.

La pression de l’opinion publique en faveur de l’essai et le désir de nombreux parents d’enrôler leurs propres enfants l’emportèrent. Dans certaines écoles, 90 % des enfants éligibles retournèrent leur formulaire de demande de participation. Fin juin, tous les participants avaient reçu leur dernière injection. Les registres furent envoyés à Ann Arbor pour interprétation des données, une tâche considérable qui ne prendrait pas moins de neuf mois. Un sondage du 31 mai 1954 révéla que davantage d’Américains connaissaient les tenants et aboutissants de l’essai en cours que le nom de leur président.

***

Ann Arbor, Michigan - 12 avril 1955. Le jour du dixième anniversaire de la mort de Franklin Roosevelt a été choisi pour la proclamation des résultats de l’essai Francis.

Le monde a les yeux fixés sur le Rackham Hall du campus de l'université du Michigan où se trouve le centre d'évaluation du vaccin. Des reporters sont venus de tous les États-Unis, du Canada, de France et au-delà. Il y a aussi des équipes de télévision, même si le journal télévisé est encore une curiosité.

Deux conférences ont été prévues : une pour la presse dans une salle à l’étage et une réunion scientifique au cours de laquelle le docteur Thomas Francis dévoilera le détail de ses conclusions à 10 h 20, dans le grand auditorium du rez-de-chaussée. Les journalistes entassés dans la salle de presse sont prévenus qu’ils recevront un dossier à 9 h 10 mais n’auront pas le droit d’en faire état avant que le docteur Francis n’ait pris la parole. Ne voyant toujours rien venir à 9 h 15, ils se plantent devant les ascenseurs pour attendre. Quand les portes s’ouvrent, ils se ruent sur le chariot contenant les rapports et s’en emparent. L’attaché de presse de l’université du Michigan est obligé de monter sur une table pour lancer les documents à une meute affamée. L’édition du lendemain du Detroit News décrira ainsi la scène :

Les dossiers de presse étaient dans des boîtes sur un petit chariot. Pour éviter la bousculade, les employés du service de presse de l’université se sont mis à jeter les dossiers à la foule. Cela n’empêcha pas des mains de s’emparer des boîtes. En quelques secondes, ce fut un véritable charivari.

Les journalistes parcourent avidement le rapport et le communiqué de presse. « Le vaccin marche. Il est sans danger, efficace et puissant », se crient-ils les uns les autres. « Ça marche ! Ça marche ! » Sur quoi ils foncent rédiger leurs articles. « Tout le monde se rua sur une vingtaine de machines à écrire qui attendaient dans la salle de presse et sur la batterie de téléphones », raconta le Detroit News.

En bas, chez les scientifiques, nul n'a conscience du tohu-bohu de la salle de presse. La plupart des chercheurs subventionnés par la NFIP sont dans l'assistance, dont Albert Sabin, rival et critique de Salk. Les responsables de la NFIP sont venus en force. Les présidents des six sociétés qui ont fabriqué le vaccin contre la polio ont aussi voulu être présents.

Thomas Francis présenta ses conclusions au cours d'un exposé d’une heure et demie, illustrant ses remarques à l’aide de cartes et de graphiques. Les résultats étaient sans équivoque : le vaccin Salk était sûr et avait protégé contre la polio les enfants qui l’avaient reçu. Les données variaient selon le fabricant du vaccin et la souche du virus (type 1, 2 ou 3). Si l’on comparait les groupes d’enfants vaccinés aux groupes non vaccinés, le vaccin se révélait efficace à 60-70 % contre le virus de type 1 et à 90 % contre les types 2 et 3. Il était efficace à 94 % contre la polio bulbaire, cette forme effrayante qui asphyxiait et enfermait les malades dans des poumons d'acier.

Les titres du lendemain crièrent victoire : « Le vaccin Salk marche contre la polio » (Chicago Daily News) ; « Le vaccin antipoliomyélitique de Salk est un succès – Des millions de gens seront bientôt vaccinés » (The New York Times). Le vaccin reçut son autorisation de mise sur le marché le jour même et des caisses étiquetées « Vaccin antipolio/URGENT » commencèrent à quitter les entrepôts des fabricants.

Salk se sentait soulagé et récompensé, après les critiques subies de la part de ses pairs. Au bout d'années d’angoisse et d’acharnement, son travail payait. Ses hypothèses étaient confirmées. Du jour au lendemain, il devint un héros international, cible d’un déluge d’appels téléphoniques, de lettres, de dons... de plus d’intérêt qu’il n’avait pu en rêver.

Dressant un bilan scientifique du XXe siècle, Nature (30 septembre 1999) rangera le premier vaccin contre la polio parmi les cinq réussites majeures de la période, écrivant :

Il arrive que des étapes historiques soient impatiemment attendues, célébrées en grande pompe et régulièrement remémorées. Le premier vaccin contre la polio, le premier homme sur la Lune et le premier vol transatlantique en sont de bons exemples.

Dans la communauté scientifique, beaucoup de chercheurs étaient atterrés par la publicité et le sensationnalisme de l’annonce et par le fait que les résultats n’aient pas été d’abord présentés devant une réunion d’une société scientifique. La couverture médiatique fut si massive et élogieuse, que le public conclut que le vaccin Salk était parfait et la polio vaincue. En réalité, le vaccin devait être amélioré et la maladie était loin d’être terrassée.

Le 22 avril, Jonas Salk fut décoré à la Maison Blanche par le président Dwight Eisenhower. Deux jours plus tard, soit douze jours seulement après l’euphorie d’Ann Arbor, la fête tourna soudain au drame. Six cas de polio venaient de se déclarer à Chicago et en Californie chez des enfants qui avaient reçu le vaccin Salk fabriqué par les Laboratoires Cutter à Berkeley. D’autres cas apparurent, dont des cas secondaires chez des parents infectés par leurs enfants vaccinés. Le 27 avril, le vaccin Cutter fut retiré du marché. Confusion et crise s’ensuivirent, responsables de la santé publique et chercheurs s’accusant mutuellement de sabotage et de mauvaise gestion. Le 7 mai, Leonard Scheele, Médecin général, suspendit les programmes de vaccination dans tout le pays. Le lendemain, il déclara une interdiction nationale de fabriquer le vaccin contre la polio et mit un embargo sur les exportations.

Que s’était–il passé ? Il devint évident par la suite que tous les cas de polio ramenaient à un seul et même fabricant. Certains lots de vaccins fabriqués par les Laboratoires Cutter contenaient du virus vivant, sous forme d’agrégats de virus qui avaient échappé au processus d’inactivation ; insuffisants, les contrôles n’avaient pas détecté le danger. Plus aucun cas de polio lié au vaccin Salk ne fut recensé après 1955 par les CDC, l'agence américaine de surveillance des maladies. Le bilan final s’éleva à 204 malades, dont 79 chez des enfants vaccinés et 105 dans les familles en contact avec ces enfants. Il y eut onze décès.

La tragédie eut cependant deux développements positifs. D’abord, les comités d’experts créés pendant la crise conclurent que la souche polio Mahoney Type I était trop virulente et devait être remplacée par une souche moins virulente. Ensuite, cet incident contribua à la formation, aux Centres de surveillance et de prévention des maladies, d’une unité de surveillance permanente chargée de repérer toute émergence de la maladie. Ce travail des CDC renforça leur rôle dans l’étude et la surveillance des épidémies.

Pendant ce temps, au Canada chaque lot de vaccin était inspecté par les Laboratoires Connaught, seul site de production du vaccin dans le pays, et par le Laboratoire d’Hygiène du gouvernement fédéral. Près d’un demi-million de Canadiens avaient déjà reçu une dose de vaccin. Aucune paralysie liée au produit n'avait été signalée et le programme de vaccination ne fut pas modifié, ce qui contribua à sauver la réputation du vaccin Salk.

Au Danemark, l'Institut national du sérum produisait son propre vaccin, selon des procédés dérivés de ceux que Preben et Herdis von Magnus étaient venus apprendre dès mars 1953 dans le laboratoire de Salk. L'institut danois souffrait d'un manque de virus inactivé, qu'il compensait en administrant le vaccin en injections sous-cutanées ce qui permettait de diminuer les doses par rapport aux injections intramusculaires. Comme au Canada, le programme de vaccination continua sans incident.

L'administration du vaccin Salk reprit aux États-Unis en juin 1955 et son succès devint rapidement évident : l'incidence de la polio tomba de 13,9 pour 100 000 habitants en 1954 à 0,5 pour 100 000 en 1961. Les foyers épidémiques qui subsistaient étaient essentiellement circonscrits aux populations urbaines les plus pauvres et non vaccinées. La même évolution était observée au Canada et au Danemark.

 
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Ce site existe grâce au soutien d'Aventis Pasteur. Rédaction Dire la Science (Récits et citations extraits de Histoire de l'éradication de la poliomyélite, Les maladies meurent aussi, PUF, Paris, janvier 2004).