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McLean, Virginie (USA), 26 avril 1954. Randy
Kerr, six ans, monte sur une estrade pour recevoir une
injection du vaccin antipoliomyélitique de Jonas
Salk. C’est le premier Polio Pionnier (Pionnier
de la polio) de l'essai clinique organisé par
Thomas Francis – The Francis Field Trial –
la plus grande expérience médicale de
l'histoire. Objectif défini après des
débats animés au sein de la NFIP, la National
Foundation for Infantile Paralysis américaine
qui a financé les recherches et l'essai, et dans
la communauté scientifique : mesurer la sûreté
et l’efficacité du vaccin à virus
inactivé mis au point par Jonas Salk. Près
de 2 millions d’enfants ont été
volontaires dans 217 districts sanitaires de 44 États
des États-Unis, 46 districts sanitaires au Canada,
et en Finlande.
L'autorisation parentale était indispensable
pour tout Pionnier de la polio mais la NFIP avait eu
l'idée d'intituler « demande » la
feuille d’autorisation que les parents devaient
remplir. Les enfants enrôlés devenaient
des privilégiés. C’est d’ailleurs
bien ainsi que de nombreuses familles voyaient leur
participation.
A l'université du Michigan à Ann Arbor,
un Centre d'évaluation du vaccin contre la poliomyélite
construit tout spécialement centralisait les
renseignements concernant les enfants de l’essai,
âgés de 6 à 9 ans : 1,2 million
d’enfants serviraient de groupe témoin
ne recevant rien, tandis qu'un produit serait administré
à plus de 650 000 autres. Parmi ces derniers,
440 000 recevraient une ou plusieurs injections de vaccin
et environ 210 000 un placebo. Les enfants du groupe
témoin seraient suivis, comme les autres, afin
de voir s’ils contractaient la polio.
On estime qu’entre 150 000 et 300 000 bénévoles
consacrèrent du temps et de l’énergie
à l’organisation de l’essai : médecins,
infirmières, directeurs d’école,
enseignants et parents qui distribuaient des sucettes
et des badges « Pionniers de la polio ».
Basil O’Connor, directeur de la NFIP, insistait
pour faire appel à des bénévoles
plutôt qu’à des salariés :
« Nos gens le feront gratuitement et beaucoup
mieux. » Ces bénévoles localement
connus inspiraient confiance et tissaient une toile
de supporteurs de l'essai.
Les détails logistiques durent être réglés
dans l’urgence, car avec l’arrivée
de la chaleur et le début d’une nouvelle
saison de polio il serait rapidement impossible de distinguer
les enfants développant des anticorps en réaction
au vaccin de ceux qui seraient exposés naturellement
au virus. Dans certains États du Sud, la vaccination
dut être abandonnée parce que, sous ces
climats plus chauds, la saison de polio avait déjà
commencé. Pour compenser et maintenir la taille
de l’essai, les organisateurs ajoutèrent
46 districts sanitaires canadiens et deux régions
en Finlande.
Les idées de Salk étaient novatrices.
Bouleversant l’approche traditionnelle de la vaccination
fondée sur le modèle de la variole, elles
heurtaient les conceptions des générations
précédentes. Selon le modèle classique,
un vaccin devait être fabriqué à
partir d'un virus vivant atténué qui provoquerait
une contamination naturelle légèrement
immunisante, sans pour autant causer la maladie. Et
les défenseurs de chaque approche – vaccin
tué contre vaccin atténué –
étaient convaincus que l’autre vaccin comportait
une prise de risques inutile.
Le bruit fait autour de l’essai atteignit son
paroxysme début avril 1954 et, parallèlement,
le niveau des attaques lancées par ceux qui étaient
en désaccord avec Salk et la NFIP. Des chercheurs
qui travaillaient sur d’autres vaccins, notamment
Albert Sabin, se montraient ouvertement critiques. On
tenta de saboter l'essai en affolant les parents. Walter
Winchell, animateur d’une émission de radio
et chroniqueur, répandit une rumeur selon laquelle
la NFIP détenait un stock de petits cercueils
pour les enfants qui mourraient à cause de l'essai.
Des organisations comme l’Association médicale
américaine estimaient que les séances
de vaccination gratuite préparaient le terrain
au cauchemar d’une médecine socialisée.
La pression de l’opinion publique en faveur de
l’essai et le désir de nombreux parents
d’enrôler leurs propres enfants l’emportèrent.
Dans certaines écoles, 90 % des enfants éligibles
retournèrent leur formulaire de demande de participation.
Fin juin, tous les participants avaient reçu
leur dernière injection. Les registres furent
envoyés à Ann Arbor pour interprétation
des données, une tâche considérable
qui ne prendrait pas moins de neuf mois. Un sondage
du 31 mai 1954 révéla que davantage d’Américains
connaissaient les tenants et aboutissants de l’essai
en cours que le nom de leur président.
***
Ann Arbor, Michigan - 12 avril 1955. Le jour
du dixième anniversaire de la mort de Franklin
Roosevelt a été choisi pour la proclamation
des résultats de l’essai Francis.
Le monde a les yeux fixés sur le Rackham Hall
du campus de l'université du Michigan où
se trouve le centre d'évaluation du vaccin. Des
reporters sont venus de tous les États-Unis,
du Canada, de France et au-delà. Il y a aussi
des équipes de télévision, même
si le journal télévisé est encore
une curiosité.
Deux conférences ont été prévues
: une pour la presse dans une salle à l’étage
et une réunion scientifique au cours de laquelle
le docteur Thomas Francis dévoilera le détail
de ses conclusions à 10 h 20, dans le grand auditorium
du rez-de-chaussée. Les journalistes entassés
dans la salle de presse sont prévenus qu’ils
recevront un dossier à 9 h 10 mais n’auront
pas le droit d’en faire état avant que
le docteur Francis n’ait pris la parole. Ne voyant
toujours rien venir à 9 h 15, ils se plantent
devant les ascenseurs pour attendre. Quand les portes
s’ouvrent, ils se ruent sur le chariot contenant
les rapports et s’en emparent. L’attaché
de presse de l’université du Michigan est
obligé de monter sur une table pour lancer les
documents à une meute affamée. L’édition
du lendemain du Detroit News décrira ainsi la
scène :
| Les dossiers
de presse étaient dans des boîtes sur
un petit chariot. Pour éviter la bousculade,
les employés du service de presse de l’université
se sont mis à jeter les dossiers à
la foule. Cela n’empêcha pas des mains
de s’emparer des boîtes. En quelques
secondes, ce fut un véritable charivari. |
Les journalistes parcourent avidement le rapport et
le communiqué de presse. « Le vaccin marche.
Il est sans danger, efficace et puissant », se
crient-ils les uns les autres. « Ça marche
! Ça marche ! » Sur quoi ils foncent rédiger
leurs articles. « Tout le monde se rua sur une
vingtaine de machines à écrire qui attendaient
dans la salle de presse et sur la batterie de téléphones
», raconta le Detroit News.
En bas, chez les scientifiques, nul n'a conscience
du tohu-bohu de la salle de presse. La plupart des chercheurs
subventionnés par la NFIP sont dans l'assistance,
dont Albert Sabin, rival et critique de Salk. Les responsables
de la NFIP sont venus en force. Les présidents
des six sociétés qui ont fabriqué
le vaccin contre la polio ont aussi voulu être
présents.
Thomas Francis présenta ses conclusions au cours
d'un exposé d’une heure et demie, illustrant
ses remarques à l’aide de cartes et de
graphiques. Les résultats étaient sans
équivoque : le vaccin Salk était sûr
et avait protégé contre la polio les enfants
qui l’avaient reçu. Les données
variaient selon le fabricant du vaccin et la souche
du virus (type 1, 2 ou 3). Si l’on comparait les
groupes d’enfants vaccinés aux groupes
non vaccinés, le vaccin se révélait
efficace à 60-70 % contre le virus de type 1
et à 90 % contre les types 2 et 3. Il était
efficace à 94 % contre la polio bulbaire, cette
forme effrayante qui asphyxiait et enfermait les malades
dans des poumons d'acier.
Les titres du lendemain crièrent victoire :
« Le vaccin Salk marche contre la polio »
(Chicago Daily News) ; « Le vaccin antipoliomyélitique
de Salk est un succès – Des millions de
gens seront bientôt vaccinés » (The
New York Times). Le vaccin reçut son autorisation
de mise sur le marché le jour même et des
caisses étiquetées « Vaccin antipolio/URGENT
» commencèrent à quitter les entrepôts
des fabricants.
Salk se sentait soulagé et récompensé,
après les critiques subies de la part de ses
pairs. Au bout d'années d’angoisse et d’acharnement,
son travail payait. Ses hypothèses étaient
confirmées. Du jour au lendemain, il devint un
héros international, cible d’un déluge
d’appels téléphoniques, de lettres,
de dons... de plus d’intérêt qu’il
n’avait pu en rêver.
Dressant un bilan scientifique du XXe siècle,
Nature (30 septembre 1999) rangera le premier vaccin
contre la polio parmi les cinq réussites majeures
de la période, écrivant :
| Il arrive que
des étapes historiques soient impatiemment
attendues, célébrées en grande
pompe et régulièrement remémorées.
Le premier vaccin contre la polio, le premier homme
sur la Lune et le premier vol transatlantique en
sont de bons exemples. |
Dans la communauté scientifique, beaucoup de
chercheurs étaient atterrés par la publicité
et le sensationnalisme de l’annonce et par le
fait que les résultats n’aient pas été
d’abord présentés devant une réunion
d’une société scientifique. La couverture
médiatique fut si massive et élogieuse,
que le public conclut que le vaccin Salk était
parfait et la polio vaincue. En réalité,
le vaccin devait être amélioré et
la maladie était loin d’être terrassée.
Le 22 avril, Jonas Salk fut décoré à
la Maison Blanche par le président Dwight Eisenhower.
Deux jours plus tard, soit douze jours seulement après
l’euphorie d’Ann Arbor, la fête tourna
soudain au drame. Six cas de polio venaient de se déclarer
à Chicago et en Californie chez des enfants qui
avaient reçu le vaccin Salk fabriqué par
les Laboratoires Cutter à Berkeley. D’autres
cas apparurent, dont des cas secondaires chez des parents
infectés par leurs enfants vaccinés. Le
27 avril, le vaccin Cutter fut retiré du marché.
Confusion et crise s’ensuivirent, responsables
de la santé publique et chercheurs s’accusant
mutuellement de sabotage et de mauvaise gestion. Le
7 mai, Leonard Scheele, Médecin général,
suspendit les programmes de vaccination dans tout le
pays. Le lendemain, il déclara une interdiction
nationale de fabriquer le vaccin contre la polio et
mit un embargo sur les exportations.
Que s’était–il passé ? Il
devint évident par la suite que tous les cas
de polio ramenaient à un seul et même fabricant.
Certains lots de vaccins fabriqués par les Laboratoires
Cutter contenaient du virus vivant, sous forme d’agrégats
de virus qui avaient échappé au processus
d’inactivation ; insuffisants, les contrôles
n’avaient pas détecté le danger.
Plus aucun cas de polio lié au vaccin Salk ne
fut recensé après 1955 par les CDC, l'agence
américaine de surveillance des maladies. Le bilan
final s’éleva à 204 malades, dont
79 chez des enfants vaccinés et 105 dans les
familles en contact avec ces enfants. Il y eut onze
décès.
La tragédie eut cependant deux développements
positifs. D’abord, les comités d’experts
créés pendant la crise conclurent que
la souche polio Mahoney Type I était trop virulente
et devait être remplacée par une souche
moins virulente. Ensuite, cet incident contribua à
la formation, aux Centres de surveillance et de prévention
des maladies, d’une unité de surveillance
permanente chargée de repérer toute émergence
de la maladie. Ce travail des CDC renforça leur
rôle dans l’étude et la surveillance
des épidémies.
Pendant ce temps, au Canada chaque lot de vaccin était
inspecté par les Laboratoires Connaught, seul
site de production du vaccin dans le pays, et par le
Laboratoire d’Hygiène du gouvernement fédéral.
Près d’un demi-million de Canadiens avaient
déjà reçu une dose de vaccin. Aucune
paralysie liée au produit n'avait été
signalée et le programme de vaccination ne fut
pas modifié, ce qui contribua à sauver
la réputation du vaccin Salk.
Au Danemark, l'Institut national du sérum produisait
son propre vaccin, selon des procédés
dérivés de ceux que Preben et Herdis von
Magnus étaient venus apprendre dès mars
1953 dans le laboratoire de Salk. L'institut danois
souffrait d'un manque de virus inactivé, qu'il
compensait en administrant le vaccin en injections sous-cutanées
ce qui permettait de diminuer les doses par rapport
aux injections intramusculaires. Comme au Canada, le
programme de vaccination continua sans incident.
L'administration du vaccin Salk reprit aux États-Unis
en juin 1955 et son succès devint rapidement
évident : l'incidence de la polio tomba de 13,9
pour 100 000 habitants en 1954 à 0,5 pour 100
000 en 1961. Les foyers épidémiques qui
subsistaient étaient essentiellement circonscrits
aux populations urbaines les plus pauvres et non vaccinées.
La même évolution était observée
au Canada et au Danemark.
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