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27 février 1950. Hilary Koprowski administre
à un enfant américain de huit ans de Letchworth
Village, aux Etats-Unis, un prototype de vaccin oral,
à base de virus vivant atténué.
Le jeune vacciné n'ayant souffert d'aucun effet
secondaire, l'expérience est élargie à
19 autres enfants.
Koprowski, qui appartenait alors aux laboratoires privés
Lederle, en pleine expansion, décrivit ainsi
le processus d'atténuation sur lequel il travaillait
depuis 1948 :
| Une suspension
de moelle infectée avec le virus Brockman
a été adaptée par passages
successifs sur cerveau de souris suisse albinos
(…). Au septième passage, le vaccin
était devenu inoffensif ; on pouvait l'injecter
sans dommage dans le cerveau des singes. Le virus
adapté à la souris était ensuite
passé sur le rat, et après un à
trois passages le vaccin était prêt.(1)
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Koprowski s'était ensuite aperçu que
cette souche qu'il considérait comme du type
1, le type le plus fréquent, appartenait en réalité
au type 2 et l'avait rebaptisée TN. Avec cet
essai, « nous nous engageons dans la direction
qui allait nous conduire à l'éradication
de la polio », écrirait le chercheur 45
ans plus tard.
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| Albert
Sabin |
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Les résultats furent excellents, puisque le
virus fut retrouvé dans les excréments
de toutes les personnes vaccinées, ce qui montrait
qu'il s'était reproduit dans leur système
digestif, et induisait des anticorps. La preuve que
les enfants vaccinés étaient protégés
fut apportée par le fait qu'ils ne se réinfectèrent
pas lorsqu'on leur administra le vaccin une seconde
fois. Les conclusions étaient si spectaculaires
que l'assistance les accueillit d'abord avec scepticisme,
quand Koprowski les communiqua devant une réunion
du Comité pour la vaccination de la NFIP.
C'était quatre ans avant l'essai du vaccin Salk
dirigé par Thomas Francis, mais le vaccin oral
ne serait finalement prêt que cinq ans après
le vaccin injectable, malgré une course de vitesse
entre trois équipes dotées de bons moyens,
Albert Sabin au Children's Hospital Research Foundation
(Cincinnati), Hilary Koprowski au Wistar Institute où
il entra en 1957 (Philadelphie) et Victor Cabasso qui
prit la suite de Koprowski aux laboratoires Lederle.
L'obtention de souches virales atténuées
était un long processus, que Koprowski comparera
au nettoyage des Écuries d'Augias, mais un nettoyage
qui pour être « moins difficile »
que celui d'Hercule était beaucoup plus «
time-consuming », plus prenants, car il fallait
« répéter sans arrêt les mêmes
processus ».
En 1951, Koprowski essaya un prototype de vaccin contenant
des souches atténuées des types 1 et 2
chez 61 enfants d'une institution californienne pour
enfants retardés mentaux, Sonoma State Home.
Les deux souches du type 1 avaient été
atténuées par vingt-sept passages successifs
sur la moelle épinière de souris. Par
la suite, l'atténuation des virus seraient généralement
pratiquées sur des cultures cellulaires.
Herald Cox, qui travaillait également au laboratoire
Lederle, rompit avec Koprowski en 1952 pour devenir
son concurrent. Selon Roger Vaughan, l'ensemble des
dépenses consacrées au vaccin vivant atténué
contre la polio par Lederle est estimé à
13 millions de dollars.
Sabin, qui commençait ses recherches sur les
souches vivantes atténuées, rendit à
Koprowski une visite pour, selon celui-ci, « enterrer
la hache de guerre et échanger des échantillons
de virus ». « Je lui ai envoyé des
échantillons, mais n'en ai jamais reçu
aucun de sa part », ajoute Koprowski. Maurice
Hilleman, directeur de l'Institut Merck pour la recherche
thérapeutique et grande figure de la recherche
vaccinale américaine lâche, lapidaire,
que Sabin « génie auto-proclamé,
a pris les idées de Cox et Koprowski »
(2). Selon John Paul,
Koprowski se plaindrait plus tard du fait que le vaccin
contre la poliomyélite qu'il avait découvert
ait été connu sous le nom de vaccin Sabin.
Mettant les bouchées doubles, Sabin publia en
1954 son premier article sur ses travaux avec des virus
atténués. En 1956, il administra son vaccin
à environ 9 000 petits singes, 150 chimpanzés
et 133 jeunes adultes d'un pénitencier de l'Ohio.
Il était soutenu par Merck, Sharp & Dohme
qui mit à sa disposition quelque 25 millions
de doses de chaque souche sélectionnée
— un effort dont la société ne retira
jamais aucun crédit, souligne Vaughan.
Lors d'une réunion sur la vaccination contre
la polio organisée par l'OMS à Stockholm
en novembre 1955, Sabin communiqua des résultats
obtenus sur 80 volontaires, tandis que Koprowski transmettait
ceux d'un essai portant sur 150 personnes et indiquait
que chez des enfants vaccinés précédemment
« des anticorps ont subsisté pendant trois
ans, après administration d'une seule dose »
(3). Koprowski était
en avance sur Cox et Sabin.
Mais les différents vaccins basés sur
un virus vivant atténué se heurtaient
à un double obstacle. D'une part, le vaccin injectable
de Salk venait de faire ses preuves et on se demandait
parfois s'il était justifié de consacrer
des efforts à un autre type de vaccination. Sabin
racontera ainsi que son ami Tom Rivers, conseiller scientifique
de la Fondation nationale pour la paralysie infantile
qui avait financé ses recherches, lui conseilla
de jeter toutes ses souches à l'égout
et d'abandonner. D'autre part, beaucoup de scientifiques
et de responsables de la santé publique craignaient
que le virus atténué retrouve sa virulence
et provoque des poliomyélites. Non sans raisons.
En 1956, George Dick, un microbiologiste de l'université
Queens de Belfast qui avait travaillé sur le
virus atténué de la fièvre jaune,
proposa à Koprowski d'organiser un essai. Les
sujets vaccinés ne souffrirent d'aucun effet
indésirable, mais des virus extraits de leurs
selles provoquèrent des paralysies chez des singes.
Dick mit en garde contre le risque qu'en « évitant
dix poliomyélites paralytiques on soit responsable,
plus tard, de cent autres paralysies » et déconseilla
l'utilisation du vaccin de Koprowski (4).
Ces conclusions firent la une des journaux.
L'OMS convoqua en juillet 1957 une réunion de
son Comité d'experts sur la poliomyélite,
auquel participait Sabin, destinée à faire
le point sur les vaccins vivants atténués.
Le comité constata que les essais déjà
pratiqués n'avaient entraîné aucun
effet indésirable chez les personnes vaccinées
et recommanda d'organiser des essais à plus grande
échelle, mais « dans des conditions extrêmement
contrôlées ». Il détermina
six critères auxquels devaient répondre
les souches virales atténuées pour garantir
leur sécurité, critères qui devaient
être vérifiés par plusieurs laboratoires
indépendants.
Kox et Koprowski s'engouffrèrent derrière
la recommandation d'organiser de grands essais et négligèrent
celle sur les six critères d'atténuation
qui les incitait à remettre leurs souches sur
le métier. Ils continuèrent sur la lancée
de travaux déjà très avancés.
On remarquera plus tard avec ironie ou amertume que
Sabin de connut pas ce problème car ses souches
entraient parfaitement dans le cadre des exigences de
l'OMS qu'il avait lui-même contribué à
définir.
En 1956, Koprowski avait commencé à collaborer
au Congo, alors colonie belge, avec le virologue belge
Ghislain Courtois. Les deux hommes avaient mis sur pied
un élevage de chimpanzés utilisés
pour la recherche sur l'hépatite B et la polio.
En 1957, conforté par les décisions de
l'OMS, Koprowski commença une série de
vaccinations de masse au Rwanda et au Congo. Près
de 250 000 personnes furent vaccinées dans la
vallée de la rivière Ruzizi, que les chercheurs
remontèrent en pirogue en convoquant la population
par tam-tam. Une épidémie de polio qui
éclata dans un village de quatre mille âmes
fut jugulée par la vaccination de tous les habitants,
ce qui démontra l'efficacité du vaccin
oral en situation d'urgence. Les autorités belges
demandèrent alors aux chercheurs de vacciner
les enfants de Léopoldville et Stanleyville.
De 1958 à 1960, Koprowski vaccina 40 000 enfants
en Allemagne et sept millions en Pologne avec les souches
atténuées des types 1 et 3 (plus précisément
7,239 millions avec le type 1 et 6,818 millions avec
le type 3).
Cox mena à la même époque en Floride
et à Berlin des essais qui entraînèrent
un taux élevé de paralysies dues à
un retour à la virulence du virus vaccinal, ce
qui amena les laboratoires Lederle à abandonner
les recherches avec les souches utilisées. En
Allemagne, le père d'un enfant vacciné
avait été infecté par la souche
vaccinale redevenue pathogène et était
mort de poliomyélite.
En 1957, Sabin obtint un vaccin trivalent, c'est-à-dire
qui contenait des souches atténuées des
trois types de virus de la polio. Il fournit au cours
des trois années suivantes les souches qui servirent
à des vaccins contre un seul type de virus (le
type 2 administré à 200 000 enfants à
Singapour en 1958) ou les trois. Un pas décisif
fut accompli en Union Soviétique avec un vaccin
produit dans le pays avec les souches envoyées
par Sabin. 15,2 millions de personnes furent vaccinées
en 1959 et 77,5 millions, l'année suivante, tandis
que 23 millions étaient vaccinées dans
plusieurs pays d'Europe de l'Est.
La vitesse et l'ampleur avec lesquelles l'URSS produisit
et utilisa le vaccin oral n'étaient pas étrangères
aux enjeux de la guerre froide. Un membre du Bureau
politique du Parti communiste, Anastas Mikoyan, avait
mis tout son poids, au milieu des années cinquante,
pour que le pays se lance dans la lutte contre la poliomyélite.
L'Etat ouvrier et paysan ne pouvait pas faire moins
que les capitalistes américains.
Thomas Rivers racontera ainsi l'intervention de Konstantine
Vinokouroff, de l'Institut de Neurologie de l'Académie
des sciences médicales soviétique, devant
le Deuxième congrès international sur
la poliomyélite, à Copenhague, en 1952
:
| Je ne l'oublierai
jamais. C'était un homme étrange,
avec une barbe qui lui tombait sur la poitrine.
Son intervention fut aussi étrange que lui,
parce qu'il insistait sur le fait que tout le travail
de pionnier sur la polio avait été
fait en Russie. Cela ne gênait personne, mais
ce qui dérangeait en revanche tout le monde
était qu'on avait l'impression qu'il n'allait
jamais s'arrêter de parler.(5)
|
Les congressistes ne furent guère convaincus
par les affirmations de Vinokouroff selon lesquelles
l'Union Soviétique n'avait jamais connu les dramatiques
épidémies qui frappaient les pays occidentaux.
Dans ces conditions, le vaccin Sabin, qualifié
parfois à l'ouest de « vaccin communiste
» comme Sabin s'en plaindra, était voué
au succès absolu, un peu comme un plan quinquennal
stalinien se devait de dépasser les prévisions.
Les résultats des vaccinations massives furent
publiés après approbation du Presidium
de l'Académie des sciences médicales soviétique.
Les chercheurs soviétiques avaient le bonheur
de constater :
| En Union Soviétique
nous n'avons observé aucun cas de poliomyélite
qui pouvait être associé à la
vaccination avec le vaccin vivant utilisant les
souches Sabin. (…) Les spécialistes
estiment que dans le contexte de vaccinations de
masse il peut arriver que des vaccinations coïncident
avec toutes sortes de symptômes provoqués
par d'autres affections. Il a été
impossible d'établir une relation certaine
entre diverses plaintes et symptômes et les
effets du vaccin. (…) La question de la réactogénicité
du vaccin vivant semble nécessiter des études
plus approfondies, mais cela n'a aucune importance
pratique réelle à l'heure actuelle.
(6) |
Plus de 90 millions de personnes avaient été
vaccinées et tout le monde savait que le vaccin
oral retrouvait parfois sa virulence et provoquait des
poliomyélites. Un échange de correspondances
en 1961 entre Sabin et le principal responsable du programme
soviétique, Mikhail Chumakov, témoigne
de l'irritation du chercheur américain.
Sabin eut en 1968 une nouvelle occasion d'interpeller
ses collègues soviétiques, quand Boris
Petrovsky, ministre de la Santé et membre de
l'Académie des sciences et de l'Académie
des sciences médicales russes, écrivit
dans une histoire de la santé publique en URSS
que deux chercheurs soviétiques, Mikhail Chumakov
et Anatoli Smorodintsev, avaient mis au point le vaccin
vivant atténué contre la polio. Le Président
de l'Académie des sciences médicales expliqua
à Sabin, furieux, qu'il s'agissait d'une erreur
de la traduction anglaise de l'ouvrage, écrit
en russe.
Rétif au stakhanovisme vaccinal, l'industriel
Charles Mérieux qui s'intéressait de près
aux vaccins contre la polio, évoquera avec humour
les vaccinations soviétiques :
| Lorsque nous
leur demandons ensuite [aux scientifiques russes]
des détails sur leurs statistiques, leur
seule réponse est qu'ils ont vacciné
100 millions de personnes, et que les cas de poliomyélite
sont de moins en moins nombreux. Cela doit nous
suffire. (7)
|
Et lorsque Sabin lui demanda d'assurer la fabrication
industrielle de son vaccin, par prudence, il préféra
refuser. L'utilisation massive du vaccin Sabin dans
les pays du bloc communiste l'imposa, cependant, à
l'échelle internationale.
Les Instituts nationaux de la santé américains
instituèrent en 1958 un Comité sur les
vaccins polio vivants, chargés de tester les
souches autorisées pour le vaccin oral. Les souches
de Koprowski et Cox, ainsi que celles produites à
l'université de Yale furent écartées
et celles de Sabin retenues pour les trois types viraux.
Elles devinrent rapidement les seules souches utilisées
dans le monde entier.
Sabin avait multiplié les passages des souches
chez des singes et sur cultures cellulaires, pour améliorer
l'atténuation et la stabilité des virus.
Le virus atténué de type 1, par exemple,
provenait de la souche Mahoney isolée en 1941.
Salk avait ensuite effectué seize passages sur
cultures de cellules de reins et de testicules de singe
et d'autres chercheurs en avaient pratiqué une
quinzaine en 1953, avant que Sabin ne lui fasse subir
une dizaine de nouveaux passages en 1954, puis deux
en 1956. Les chercheurs de Merck, Sharp & Dohme
pratiquèrent un passage supplémentaire
sur une culture de cellules de reins de singes rhésus,
avant de produire le vaccin.
Les recherches se poursuivirent pour parvenir à
des souches plus stables, notamment pour le virus atténué
de type 3 qui retrouvait plus souvent que les autres
sa virulence. En 1973-1974, une équipe de chercheurs
britanniques observa ainsi sur des singes que la souche
de type 3 utilisée par le laboratoire Pfizer,
et mise au point par le virologue Robert Stones, présentait
moins de risque de retour à la virulence que
la souche Sabin. L'Institut Mérieux, aujourd'hui
Aventis Pasteur, acheta en 1975 au laboratoire Pfizer
la totalité de son matériel biologique,
dont cette souche de type 3 atténuée et
la fournit à tous les fabricants d'OPV. |