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Quand on évoque aujourd’hui les vaccins
polio, on établit souvent d'emblée la
distinction entre vaccin injectable (IPV) et oral (OPV),
Salk ayant inventé le premier, Sabin, le second.
Dans les années quarante et cinquante, quand
le public américain réclamait un vaccin
à cor et à cri et donnait son obole pour
qu’il voie le jour, c’était en termes
de virus vivant et de virus inactivé que les
chercheurs se départageaient.
Jonas Salk appartenait à l’école
du virus inactivé et défendait un vaccin
peu orthodoxe fondé sur un virus complètement
inactivé ou tué. Avec l’injection
d’un virus tué dont la présence
dans le sang stimulerait la production d’anticorps,
l’organisme acquerrait une immunité contre
la polio sans contracter la maladie. Il était
persuadé qu’un vaccin à base de
virus tué entraînerait des niveaux d’immunité
plus élevés que ne le ferait une infection
naturelle. Au tout début de son intérêt
pour un vaccin contre la polio, il avait même
imaginé vacciner des poules et des vaches avec
un vaccin à base de virus inactivé, pour
produire des anticorps qui auraient été
transmis à l'homme par les œufs et le lait.
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| Jonas
Salk |
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Salk avait eu la chance d’étudier la virologie
avec le célèbre virologiste Thomas Francis,
à l’Ecole de Santé publique de l’université
du Michigan, où il avait travaillé sur
un vaccin antigrippal. Il connaissait bien l’inactivation
des virus et la production des vaccins, et avait acquis
une expérience inestimable sur les procédés
de mise au point et la conduite d’un essai vaccinal.
Francis était un des rares biologistes de l’époque
à croire en un vaccin inactivé ; il était
persuadé qu’il fallait, en tout cas, explorer
cette direction.
A l’opposé, Albert Sabin était
convaincu que seul un vaccin contenant le virus vivant
atténué, qui imite une contamination naturelle,
conférerait une immunité durable. Il était
adepte des principes classiques d’Edward Jenner
et de Louis Pasteur. Plus âgé, sa réputation
solidement établie dans le monde de la recherche
virale, sa notoriété faisait de l'ombre
à d'autres chercheurs, comme Hilary Koprowski
qui avait entamé avant lui des recherches sur
un vaccin à base de virus vivant atténué.
Sabin ne fut pas chiche de critiques quand Salk annonça
son intention de tester son vaccin. Dix à quinze
ans de recherches supplémentaires s’imposaient,
selon lui, avant que le vaccin à virus inactivé
de Salk ait une chance de voir le jour.
D’autres équipes travaillaient sur un
vaccin inactivé, mais Salk les prenait toutes
de vitesse. Tandis que son laboratoire participait à
un programme de typage financé par la National
Foundation for Infantile Paralysis (NFIP), il testait
déjà des méthodes d’inactivation.
Sa préparation vaccinale devait être suffisamment
puissante pour provoquer une réponse immunitaire,
tout en étant parfaitement sûre. En 1952,
alors que son laboratoire avait achevé son travail
pour le programme de typage, Salk se sentit prêt
à dépasser l’étape des tests
sur les singes pour essayer son virus inactivé
chez l’homme. Certain de son innocuité,
il voulait maintenant prouver son efficacité.
Salk commença des essais secrets et à
petite échelle à Pittsburgh et aux alentours.
Seuls quelques responsables de la NFIP étaient
au courant et uniquement parce qu’ils finançaient
ces travaux. La Fondation avait choisi de soutenir l'approche
de Salk, davantage que celle du virus vivant atténué.
Puis Salk demanda l’autorisation d’administrer
le vaccin et de contrôler les niveaux d’anticorps
dans le sang chez des enfants et des adultes de deux
institutions proches de Pittsburgh : l’école
d’État de Polk, centre d’enfants
et adultes handicapés mentaux de sexe masculin,
et le Watson Home pour enfants invalides. Au Watson
Home, le chercheur entreprit de prouver que son virus
tué générait des niveaux d’immunité
plus élevés qu’une contamination
naturelle. Son assistante, Lorraine Friedman, l’accompagnait
dans toutes ses visites. Elle conçut un système
méticuleux d’enregistrement sur fiche des
dates de vaccination et des résultats des analyses
de sang.
Au milieu du XXe siècle, réaliser des
essais dans des prisons, des orphelinats ou des centres
pour handicapés mentaux était une pratique
courante qui permettait de disposer de volontaires géographiquement
regroupés, dont l'âge, le sexe et les conditions
de santé étaient bien connus, et qu'on
était certain de trouver à chaque visite
prévue dans le protocole d'essai. Les divers
prototypes des vaccins vivants et inactivés contre
la polio ont d'abord été essayés
dans ces conditions, avant d'être testés
lors d'essais de grande envergure. Les règles
du consentement éclairé étaient
moins strictes qu'elles ne le deviendraient à
la fin du siècle.
Salk modifiait les formulations et les adjuvants pour
parvenir à la formulation de vaccin la plus efficace.
Un jour, il rentra chez lui et immunisa ses trois fils
dans la cuisine. Il essaya aussi son vaccin sur les
membres de son laboratoire. Au printemps 1953, il mena
un « essai familial » auquel prirent part
600 personnes ; à l’automne, près
de 700 personnes avaient été inoculées.
Ces petits essais, qui exigeaient une piqûre,
une prise de sang, des tests, des enregistrements du
taux d’anticorps et une notation scrupuleuse de
toutes les données, nécessitaient un travail
énorme. Salk donnait l’impression d’être
partout à la fois, tandis que de nombreuses personnes
assuraient la base arrière au laboratoire de
Recherches virales, transformé en atelier de
production de poliovirus. Pour donner une idée
de son activité, le laboratoire – qui employait
25 personnes à plein temps sans compter les bénévoles
et les étudiants – commandait, début
1953, 1 000 souris blanches et 50 singes par semaine.
Alors que l’été approchait, avec
la menace d’une nouvelle saison de polio, l’urgence
poussait Salk et son équipe. La nécessité
de mettre au point un vaccin rapidement ne quittait
jamais leur esprit. Le Laboratoire de Pittsburgh était
situé dans l’enceinte de l’hôpital
municipal où 400 patients furent admis dans le
service de polio au cours de l’été
1953.
Salk était harcelé de tous côtés,
par la NFIP, qui avait laissé entendre un peu
vite qu’un vaccin était imminent, par les
médias et par les autres scientifiques, dont
beaucoup affichaient leurs doutes. Il sentait aussi
la pression de sa propre famille impatiente, qui croyait
aveuglément en la science.
Un essai national s’imposait pour tester l’innocuité
et l’efficacité du vaccin de Salk, mais
un débat faisait rage sur la façon de
l’organiser et le nom de l’organisme qui
en serait responsable. La NFIP se proposait d'assumer
cette tâche, tandis que le Centre des maladies
transmissibles du Service de Santé publique du
gouvernement américain (ancêtre des Centres
de surveillance et de prévention des maladies,
CDC) s’estimait mieux qualifié. De nombreux
membres de la communauté scientifique, quant
à eux, contestaient autant le bien-fondé
d’un essai que le protocole d’administration.
Devenu leur principal porte-parole, Albert Sabin fit
état de sa vive opposition lors d'une audience
devant le Congrès, espérant sans doute
retarder un essai national jusqu’à ce que
son propre vaccin soit prêt.
Les tensions s’avivèrent dans les mois
qui précédèrent la décision
que le docteur Thomas Francis, directeur de l’École
de santé de l’université du Michigan,
dirige un essai qui promettait d’être le
plus vaste et le plus médiatisé de l'histoire
de la médecine.
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